Dans la toile d’Obama

jeudi 9 juillet 2009
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Dans la toile d’Obama LE MONDE 2 | 18.04.08 | 15h24 • Mis à jour le 30.06.08 | 18h10 http://www.lemonde.fr/le-monde-2/ar... De notre envoyé spécial à Jackson (Mississippi),

Dans la toile d’Obama LE MONDE 2 | 18.04.08 | 15h24 • Mis à jour le 30.06.08 | 18h10 http://www.lemonde.fr/le-monde-2/ar... De notre envoyé spécial à Jackson (Mississippi), Il est deux heures. Sarah s’engage dans une chorégraphie minutieusement codifiée. La jeune femme rajuste ses lunettes noires et lève un bras en signe de rappel, un paquet de feuilles à la main. L’auditoire forme un demi-cercle sur ce bout de trottoir de Jackson, minuscule capitale du Mississippi, où l’on s’apprête à voter quelques jours plus tard, le 11 mars, aux primaires qui doivent permettre de désigner le candidat démocrate à la présidentielle de novembre. Sarah jette un rapide coup d’oeil à son téléphone portable puis proclame, voix cassée, pour la dixième fois depuis le début de la matinée : "Ce que nous faisons est très simple. Quand vous trouvez un sympathisant, vous lui donnez un tract, vous gardez le sourire, vous prenez ses coordonnées et l’invitez à se joindre à nous ici comme volontaire pour faire du porte-à-porte à son tour. " Elle ajoute : "C’est superfun, non ?"

Bienvenue chez Barack Obama, dans le monde du très charismatique candidat à l’investiture démocrate. Bienvenue dans le Mouvement, "the Movement", l’organisation de soutien au sénateur de l’Illinois, ce gigantesque réseau de volontaires enthousiastes et de professionnels chargé d’animer la campagne du candidat lors des primaires, première étape de la course à la Maison Blanche. Une armée de militants, jeunes pour la plupart, qui, à l’image de Sarah, n’en finissent pas de recruter et de former des brigades de bénévoles à travers le pays. Ils étaient près de 125 000 à quadriller le terrain des primaires du Texas. Quelque 10 000 à prendre le volant sur un simple coup de fil pour parcourir la Caroline du Sud. Au meeting d’Atlanta, plus de 20 000 personnes se sont déplacées. Ils étaient 20 000 à Austin, 10 000 à Iowa City. De mémoire de spécialistes, on n’avait pas vu pareille mobilisation politique depuis les années 1960. Les médias américains parlent d’"Obamamania". Renvoient l’image d’une "déferlante" ou d’une "révolution poussée par le peuple". Evoquent encore une "machine de l’espoir" pour des millions de personnes dont la dynamique a non seulement réussi à enrayer la marche triomphale de la rivale Hillary Clinton, mais également bouleversé la manière de mener une campagne électorale en intégrant les technologies les plus pointues au travail de terrain. Depuis un an, le camp Obama a fait montre d’une formidable capacité à mêler les outils de la téléphonie mobile et de l’Internet de la base au sommet. Le online (virtuel) avec le offline (le terrain), comme on dit ici. Cette manière de lier l’interactivité des réseaux à une campagne de proximité et d’implantations dans les quartiers, comme l’avait fait en son temps le jeune Barack lorsqu’il était animateur social dans les rues de Chicago. "C’est le côté magique de la campagne d’Obama, souligne Julie Germany, directrice de l’Institut pour la politique, la démocratie et l’Internet à l’université George- Washington, installée dans la capitale américaine. Ils ont réussi à marier leur puissante communauté d’internautes avec les opérations concrètes sur le terrain. Leur organisation implique et encourage les communautés locales. Nous n’avions jamais vu cela auparavant."

"5 000 COUPS DE SONNETTE" Sarah est toujours là, sur son trottoir. Elle arrange rapidement la table installée devant la porte d’entrée. On y voit des tracts, des piles de discours et des éventails cartonnés avec le portrait du candidat. On y trouve aussi des listes de signatures et des plans de quartiers avec des noms de rues soulignés au feutre. Ces cartes sont renouvelées chaque jour par les volontaires qui consignent sur le réseau les quartiers couverts et les coordonnées des nouveaux venus. Rue par rue, habitation par habitation, le Mouvement intègre, trie, digère dans son immense base de données le travail réalisé sur le terrain. Une Toile façon fourmilière. Ici même, à Jackson, Sarah affirme avoir envoyé, pour la seule journée d’hier, plus d’une centaine de volontaires dans les faubourgs de la ville, "soit 5 000 coups de sonnette et des dizaines de noms supplémentaires". Kevin Griffis a le teint blême des lendemains fatigués. Mais toujours debout,il virevolte d’une salle à l’autre dans cette maison très Belle Epoque qui fait office de quartier général d’Obama à Jackson.Kevin est un "organizer", l’un de ces organisateurs de campagne qui encadrent les opérations de terrain. Chaque semaine, il perçoit environ 500 dollars du Mouvement.On estime qu’entre 200 et 400 organisateurs par Etat sont déployés au moment d’une primaire. Ils débarquent en avion ou, le plus souvent,en voiture dix à quinze jours avant un scrutin. Kevin en est à sa troisième primaire. Jeune trentenaire, il est un des porte-parole du Mouvement, un rouage indispensable au système Obama."Nous avons une structure pyramidale, dit-il. Mais elle agit comme un va-et-vient permanent, de bas en haut et réciproquement. A chaque étape, nous accumulons du savoir. Les activités des volontaires sont répertoriées, les contacts stockés de façon systématique. C’est cela qui forme et nourrit le squelette de l’animal." Comme les autres organisateurs, Kevin admet travailler entre seize et dix-huit heures par jour, six à sept jours par semaine. "Notre carburant ? L’énergie déployée par Obama", lâche-t-il d’un ton d’évidence. Et comme les autres, il tire profit des ressources de l’Internet, de cette facilité que permet le réseau pour faire partager les informations avec l’ensemble de l’équipe jusqu’au quartier général à Chicago."Nous avons perfectionné ce que le candidat démocrate Howard Dean avait initié lors des primaires de 2004 en utilisant les bases de données sur Internet", poursuit-il. Sur le site my.barackobama.com, surnommé affectueusement MyBo, un demi-million de membres ont d’ores et déjà enregistré leurs coordonnées et leur lieu de résidence. Quelque 8 000 groupes sociaux (professionnels, locaux) se sont invités dans la base. Autant de sympathisants et de collectivités susceptibles d’être contactés pour investir le terrain.

"Certains jours de vote, nous avons fait sortir plus de 15 000 personnes dans les rues comme en Caroline du Sud, indique Matt Hedman, organisateur originaire de Washington et fraîchement débarqué à Jackson.Avant, les partis politiques payaient les gens pour distribuer des tracts. Cela n’avait aucune efficacité et ne laissait aucune trace.Avec MyBo, nous sommes passés à la banque de données téléphonique virtuelle, véritable plate-forme d’informations accessible quel que soit l’endroit où nous nous trouvons."

"NOUS VOULONS QUE LES SYMPATHISANTS DEVIENNENT DES ORGANISATEURS À LEUR TOUR"

Dans certains Etats, les meetings du candidat Obama n’ont été annoncés que sur Internet. A charge pour les volontaires du cru de mobiliser les masses. Une page de MyBo, protégée par des mots de passe, leur est consacrée dans pratiquement chaque circonscription. C’est là que les militants téléchargent l’annuaire des sympathisants ciblés avant de les appeler par téléphone. Là que le Mouvement a pu également entreprendre la communauté hispanique ou l’électorat féminin, réputés pour être plus proches des thèses défendues par la rivale démocrate Hillary Clinton. Pour la seule Virginie, quelque 5 000 appels ont été effectués en espagnol grâce grâce au site communautaire Facebook avant de se structurer en réseau sous MyBo. En 2007, un utilisateur de Facebook a décidé d’organiser une manifestation en faveur du candidat. En moins d’un mois, le jeune homme, âgé d’à peine 26 ans, a réuni quelque 278 000 signatures. Buzz virtuel, échos et résonances online, les groupes du Net soutenant Obama se sont multipliés de façon virale. Les activistes du site MoveOn.org, qui s’étaient rassemblés avec un enthousiasme un peu similaire autour "Nous suivons le principe de la formation continue. Nous voulons que les sympathisants deviennent des organisateurs à leur tour" Kevin Griffis, porte-parole a une base de données… dans la même langue. Une tactique efficace d’après les enquêtes d’opinion réalisées à la sortie des urnes : Obama aurait obtenu 54 % du vote latino, bien plus que ne l’avaient prévu les sondages. Dans une des rares interviews qu’il a accordées, David Axelrod, le très influent responsable de campagne (voir encadré page 26), affirme au magazine Rolling Stone du 20 mars que cette organisation privilégiant une circulation de l’information allant du "bas vers le haut" s’inspire directement de l’expérience du candidat. "Lorsque nous sommes entrés dans la course, Barack nous a dit qu’il voulait que cette campagne soit un moyen d’impliquer les gens tout en leur faisant partager la forme d’organisation à laquelle il croit, explique-t-il au bimensuel. Il est toujours le même qu’il y a vingt-trois ans lorsqu’il est arrivé comme travailleur social à Chicago. L’idée que nous puissions organiser des choses ensemble et améliorer l’état du pays, il y croit vraiment." UN MILLION D’"AMIS" SUR INTERNET Barack Obama a su s’entourer. Pour la mise en pratique, le sénateur de l’Illinois a recruté Steve Hildebrandt, un des meilleurs stratèges politiques du pays. Celui-ci déclare : "Nous voulions être sûrs d’avoir appris de l’échec de la campagne de Howard Dean. Nous ne sommes pas partis du principe que l’inscription d’une personne sur notre site Internet signifie qu’elle va automatiquement aider notre candidat ni même voter pour lui. Dès le départ, nous avons eu l’intention de tirer nos forces online dans le offline." Sur le terrain, les rassemblements publics ont été les premiers catalyseurs. Dès l’annonce, en janvier 2007, de la candidature officielle de Barack Obama, il a été demandé aux personnes venues assister à un de ses meetings d’inscrire leurs coordonnées (courriel, téléphone et lieu de résidence) en échange d’un billet d’entrée. Une manière automatique d’alimenter la base et d’impliquer sous une autre forme les sympathisants dans le Mouvement.   BARACK OBAMA POSSÈDE DÉSORMAIS UN MILLION D’"AMIS" L’autre point d’ancrage est venu des étudiants. La candidature de Barack Obama séduit les jeunes au point d’avoir suscité des groupes de soutien spontanés dans pratiquement tous les campus des Etats-Unis bien avant le lancement de la campagne. Quelque 200 "étudiants pour Obama" ont ainsi fleuri entre 2006 et 2007. Une nuée de pages Internet qui a pris toute son amplitude du candidat antiguerre Howard Dean début 2003, ont récemment récolté 500 000 dollars. Ils ont créé Endorse- O-Thon, une sorte de Téléthon virtuel permettant aux internautes de participer à une bourse d’échanges en envoyant des centaines de milliers de messages en faveur du candidat. Rien que sur les réseaux sociaux MySpace et Facebook, Barack Obama possède désormais un million d’"amis", contre 300 000 pour Hillary Clinton et 140 000 pour le républicain John McCain. De façon plus efficace encore que les autres, Barack Obama a su également exploiter les réseaux de téléphonie mobile. A chaque fois que le candidat arrive dans un nouvel Etat, le Mouvement diffuse des publicités sur les radios et les magazines étudiants. Il demande aux auditeurs et aux lecteurs d’envoyer le message "Hope" (espoir) au numéro 62-262. Le portable est ainsi enregistré dans la base de données, un atout non négligeable alors que les instituts d’enquête n’ont généralement que les numéros fixes. Pour les équipes de campagne, c’est un moyen très personnel d’envoyer des consignes via des textos directement dans la poche des étudiants. Le jour du scrutin, ce procédé est utilisé pour diffuser des messages ciblés indiquant l’adresse et les heures d’ouverture des bureaux de vote ainsi qu’un numéro de téléphone pour toute forme de renseignement. Le candidat malheureux John Edwards se limitait, lui, à des messages signalant ses passages à la télévision… Le Mouvement sait y faire. Comme le rappelle l’enquête de Rolling Stone, l’équipe d’Obama a effectué un test grandeur nature six mois avant la première échéance électorale. Pour mettre en pratique la théorie, le quartier général de Chicago a diffusé un courriel demandant à ses supporteurs de s’inscrire à une journée de mobilisation pour du porte-à-porte. Résultat, quelque 10 000 personnes ont battu le pavé un samedi de juin 2007 dans les 50 Etats du pays. Autant d’internautes transformés en activistes capables de descendre dans la rue. "Si vous voulez faire participer la base, vous devez lui laisser une certaine marge de manoeuvre pour qu’elle agisse selon ses propres désirs, explique le stratège électoral David Axelrod. Nous avons des centaines de milliers de personnes qui veulent faire des choses. Le défi consiste à trouver la manière de les rassembler et de les canaliser de façon organisée."

ÉQUIPES OMNIPRÉSENTES Dès l’été 2007, l’équipe de campagne d’Obama a réuni plusieurs centaines de supporteurs dans des séminaires de deux à quatre jours à travers le pays. Appelées "Camp Obama", ces formations étaient encadrées par des personnalités issues du monde syndical, des hommes d’Eglise et des professeurs d’université. Les volontaires ont appris l’art de l’organisation, la pratique électorale, le travail de terrain. "Nous suivons le principe de la formation continue, souligne le porte-parole Kevin Griffis. Nous voulons que les sympathisants deviennent des organisateurs à leur tour. C’est notre franchise."

La matrice est prête. Elle s’appliquera à toutes les primaires. Avant chaque élection, la machine Obama déploiera son savoir-faire. Partout, même là où on ne l’attend pas, le Mouvement parvient à s’appuyer sur un réseau local de militants encadrés particulièrement actif. Une arme de guerre efficace contre le camp Clinton qui avec son staff d’environ 700 professionnels n’a pu, la plupart du temps, rivaliser avec les milliers d’organisateurs de son rival. Le 5 février, lors des vingt-deux primaires du "super-mardi" (Super Tuesday), les équipes d’Obama étaient ainsi omniprésentes, même dans des petits Etats tels que l’Idaho, le Delaware et le Dakota du Nord, contrairement à leurs adversaires. Ici dans le Mississippi comme ailleurs, le Mouvement a eu cette capacité d’envoyer sur le terrain des organisateurs pour tisser les liens. Des réseaux ont été activés, des associations de défense des droits civiques et des syndicats contactés bien avant le scrutin du 11 mars, remporté haut la main par Barack Obama. "Plus nous avons le temps et plus nous sommes efficaces, explique Brian Alseth, avocat de 42 ans et membre de l’équipe de protection des électeurs (Voters protection team). Par exemple, nous avons formé une centaine de volontaires dans le Mississippi uniquement sur les procédures d’inscription sur les listes et le code électoral. A charge pour eux de surveiller le déroulement des prochains scrutins dans les différents comtés de l’Etat." Reste à savoir si le Mouvement est capable de transposer sa méthode aux élections générales de novembre en cas de victoire de Barack Obama à la nomination démocrate. "Très certainement !, estime sans ambages la politologue Julie Germany. Les personnes qui ont soutenu activement Obama durant les primaires vont probablement être encore plus enthousiastes à la présidentielle. C’est aux équipes de campagne d’encourager et de maintenir le momentum, cette dynamique de l’instant." Nicolas Bourcier

Annexes : Les primaires, une course de fond Les primaires ont commencé, le 3 janvier, dans l’Ohio et se termineront, le 7 juin, à Porto Rico. Ces consultations qui se tiennent Etat par Etat, parti par parti, servent à la fois de sondages grandeur nature sur la popularité des candidats et de leurs thèmes électoraux, d’éliminatoires ou de tremplin vers l’élection présidentielle, qui aura lieu le 4 novembre. Elles ont pour but d’élire des délégués aux conventions nationales des partis, qui auront lieu du 25 au 28 août à Denver (Colorado) pour les démocrates et du 1er au 4 septembre à Minneapolis-St Paul (Minnesota) pour les républicains. Quelque 2 024 délégués sont nécessaires pour décrocher la nomination démocrate. A la veille du prochain vote, mardi 22 avril en Pennsylvanie, Barack Obama peut compter, selon le site Internet indépendant RealClearPolitics.com, sur 1 641 délégués contre 1 505 à sa rivale Hillary Clinton. M. Obama a recueilli 49,5 % des voix (13 355 209 électeurs), Mme Clinton 46,9 % (12 638 123). En Pennsylvanie, l’ex-première dame vient de passer sous la barre des 50% dans les sondages, après avoir été donnée largement favorite il y a encore un mois. M. Obama oscillerait entre 38 % et 43 %. Pour garder une chance de remporter la nomination, Mme Clinton doit gagner largement au moins trois des dix dernières primaires, dont précisément la Pennsylvanie. John McCain, sénateur républicain de l’Arizona, est assuré d’être désigné candidat par son parti lors de la convention de septembre. En remportant les primaires, le 4 mars, dans les quatre Etats qui étaient en jeu (Ohio, Rhode Island, Texas et Vermont), il a dépassé la barre des 1 191 délégués nécessaires pour obtenir l’investiture.


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